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  • Inachèvement

    « Le monde ouvert du désir est une existence qui ne s’accomplit jamais » Lazlo Foldényi, Mélancolie, p.47.

  • Paralysie

    Les larmes n'avaient jamais été si lourdes

    A m'ancrer dans la terre

    A me dire et peindre et redire les mêmes scènes

    Comme seul peut en conserver l'imaginaire

    A des années de là

    Des années de la taille de vies

     

    Et pourtant tu fus bien là

    Mon père, Papa.

  • L'ère de respirer

    L'ère du choir est venue.

    Cette chute n'est pas mienne.

    Elle est de ce qui doit priver.

    Joie de l'abandon de jouissance.

    Castration comprise par les esprits libres.

    Puissance du désir en marche.

  • Deuil

    "Le deuil fait découvrir la myriade d'instants, de micro-unités, qui constituent l'individu, l'innombrable de ses vécus. Le deuil, c'est l'avenir qui s'efface devant soi, mille instants qui disparaissent et dont la valeur féconde ne sera plus saisie avec l'autre, grâce à l'autre. C'est mille formes d'individuation qui s'échappent pour toujours." Les Irremplaçables. Cynthia Fleury. p85

  • "Les théories du complot..." P. Stokes

    "...à l'ère de l'Internet, ce scénario prend une tournure macabre supplémentaire.

    En quelques jours –et, de plus en plus, en quelques heures voire en quelques minutes–, un événement tragique est passé au filtre d’une vision du monde qui soutient que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Les théoriciens du complot sautent sur ​​la tragédie pour en faire une nouvelle preuve que des forces obscures manipulent le monde afin de poursuivre leurs propres objectifs néfastes."

    "... est-il rationnel de croire aux théories du complot?

    Fait intéressant, la réponse est: plus rationnel qu’on pourrait le penser. Après tout, les théories du complot parviennent à expliquer tous les détails inexpliqués, les «données errantes» de l’histoire, ce que ne font pas les versions «officielles». Vu purement comme une forme de raisonnement abductif, le raisonnement complotiste ne semble pas en soi illogique à première vue.

    Toutefois, comme le souligne Byford, la théorie du complot est une «tradition d'explication» (les théories du complot ne tombent pas du ciel, elles s’inscrivent dans des récits préexistants, souvent avec des origines très problématiques) dont le taux de véracité est incroyablement mauvais"

    " [les complots] n’expliquent pas les nouvelles observations, ne font pas de prédictions réussies, et doivent constamment se défendre contre de nouvelles données qui contredisent leur théorie."

     

    "... les complots à propos desquels nous pensons tout savoir ne seraient que des couvertures pour les complots réels, tandis que le motif pour lequel la théorie du complot ne semble jamais donner de résultats est que les conspirateurs font en sorte que cela n’arrive pas. L’absence de preuves n’est pas une preuve de l’absence du complot: c’est la preuve ultime du complot."

    " Toute observation confirme la conspiration, et tous les éléments qui semblent l’infirmer la confirment également. C’est une «explication» de la réalité observée qui a pour effet de rendre ses croyances centrales infalsifiables."

    "Notre relation à l'autre et à la société dans son ensemble ne fonctionne qu’avec une supposition généralisée de fiabilité."

    "Continuer de croire aux théories du complot nous oblige à rejeter de plus en plus de nos sources de connaissance, et à renoncer de plus en plus à la confiance en l'autre et en nos mécanismes générateurs de savoir, dont nous sommes tout à fait dépendants. À un certain niveau, la «théorie du complot de la société» nous demande finalement de renoncer à la société toute entière. Et cela nous place vraiment sur une pente très dangereuse."

    Patrick Stokes

    Maître de conférences en philosophie à l'Université Deakin (Australie)

    http://www.slate.fr/story/104844/theories-complot-histoires-rigolotes

     

     

     

  • Liberté d'offenser

    "Si le critère de l'offense devient le paradigme de la liberté, c'est finalement la susceptibilité qui tranchera. Mais ta liberté trouve une limite dans ma liberté, non dans ma susceptibilité [...] S'il n'en était pas ainsi, chaque croyant serait titulaire d'un droit de censure; par conséquent, ce serait en dernière instance les fondamentalistes de chaque confession qui auraient à décider des limites de la liberté. "

    Paolo Flores d'Arcais.

    Philosophe italien, directeur de la revue Micomega, in Philomag n°87, "Plaidoyer pour la liberté d'offenser". Mars 2015.

     

  • Jamais

    Cela fait deux mois que je ne le reverrai plus jamais.

  • Comment le réel tient

     

    " Quand vous êtes dans la vie, non dans « l’expérience », vous n’écrivez pas « pourquoi » quelqu’un viole, assassine, extermine, vit, est ce qu’il est et fait ce qu’il fait, mais « comment », vous ne vous placez ni au-dessus, ni en-dessous, ni par delà le bien et le mal ni en deçà, mais dans l’univers du « comment » et c’est ça qui vous demande tous vos efforts, car existe-t-il des mots pour dire comment se passe ce qui se passe, et suis-je capable de les remplir de sens et de vie autant que le réel en est rempli ? La littérature montre comment le réel tient. "

    Christine Angot, Lacan Quotidien n°300

  • Allée

    Il n’avait pas le choix, il fallait qu’il passe par là. C’était le pire chemin, à n’en pas douter, mais le seul envisageable. Qu’il recule maintenant et il ne pourrait plus jamais s’extraire du bourbier dans lequel il se débattait depuis si longtemps. Il ne savait d’ailleurs pas vraiment pourquoi, ni même comment, mais il lui restait tout juste assez de conscience pour comprendre cela : il devait avancer.

    Entre les pelouses bleuies par la lumière hivernale, l’allée de gravier blanc lui semblait interminablement longue. Néanmoins et contre les conseils affolés de son cœur, il avança sa jambe droite ; la gauche suivit en tremblant. Février était clément mais il respirait aussi mal que sous un froid sibérien. La peur faisait bourdonner sa chair, la réduisant à une masse molle bien que tendue à rompre.

    Par un pas lent, il insista.

    Il avait espéré que cesser de réfléchir et agir enfin lui permettrait de laisser sa terreur derrière lui, c’était souvent ainsi qu’il s’en était sorti : en chaussant des œillères bien épaisses pour ne plus qu’additionner les gestes, tel un automate, mais là, rien de l’oppression ne se dissipait. Les halos des lampadaires, affadis par un soleil blafard, semblaient au contraire nimber chaque chose d’un voile de plus en plus trouble, jusqu’à sa main qu’il distinguait mal à présent.

    Par un pas lent, il persévéra.

    Son opiniâtreté paierait bientôt, pensait-il, l’existence ne pouvait être dépourvue de sens au point que tous ses efforts soient vains. Le croire serait de la paranoïa pure et des délires, il en avait son compte.

    Par un pas lent, il s’obstina.

    Mais bon dieu que c’était dur ! Comme il avait peur ! Comme il aurait voulu ne plus bouger, rester là et simplement attendre que passent le cortège des fantasmes toxiques, à l’abri de l’inconscience.

    Derechef, une jambe rejoignit péniblement son autre mais cette fois, refusa de la dépasser. Elles se serrèrent entre elles, puis vinrent le dos, les bras, le visage. Il ne forma bientôt plus qu’une masse compacte, hoquetant à terre. Quand l’infirmière en charge de surveiller sa promenade matinale lui eût injecté une dose d’anxiolytique, en sus du cocktail qu’il ingérait quotidiennement, il pleurait en pointant du doigt le grand portail bleu de l’hôpital psychiatrique.

  • Le Portefaix

     

    J’étais là mais il ne me voyait pas. Il n’y avait rien d’autre pourtant. Aucun bruit entre ces murs gris.

    Seule, sa chair.

    Dans cette pièce étroite où la lumière s’employait à ciseler la solitude, il avait cessé de regarder les choses. Elles étaient bien là, tout autour de lui. Depuis toujours elles l’avaient été et il le savait parfaitement. Mais une fois pour toutes, il avait décidé de s’en protéger, quitte à ce que ce soit de force, de mauvaise foi, il avait décidé d’oublier que la matière régnait et qu’elle n’était pas si distincte de lui ; une fois pour toutes, sa peau devait circonscrire le seul volume, le seul monde. 

    Il n’avait pas cédé facilement. Combien de fois avait-il été assis sur cette chaise auparavant, exactement dans la même position ? Combien de fois s’était-il nourri, avait-il ouvert la bouche pour y enfouir un pain graissé ? Combien de fois avait-il ressassé les mêmes pensées, sans espoir de les voir briller mieux malgré livres et voyages ? Il n’y avait plus de nombre pour cela et chaque matin, indifférent, le jour continuait à racler son fer jusqu’à ce que le rêve s’épuise.

    Eternellement assis là, le dos un peu voûté, sa tête tombait sans pour autant qu’il s’endormît. Il aurait aimé sûrement. Son bras gauche pendait sans retenue dans le vide. Sa main droite, elle, était posée sur la table. Il pouvait encore sentir sur ses paumes, l’âcreté huileuse des barres du métro. C’était alors que la crasse se répandait au plus profond, jusque dans les images intimes. Nouvelle part obscure débordant ses fantasmes. Il eut le souvenir brusque d’une envie de vomir.

    Le temps passait.

    A ce propos, ses fibres toujours étaient restées muettes. Sans relâche, elles avaient suturé les déchirures vives d’un tissu écarlate rompant sans cesse, mais elles s’étaient tu. Ce n’était pas d’elles qu’il tenait ce secret, ce savoir absolu, seul de son espèce : sa communion avec le temps.

    Son regard se vidait de chaque seconde écoulée.

    Quelque part en fermant les yeux, parmi les nébuleuses de ce rien séparé du monde, on le lui avait révélé. Et dans l’immobilité parfaite, dans la quête de l’évanescence, il vivait cette vérité. Englué.

    Qu’était-il aujourd’hui ? L’infinie durée des choses rabrouait chacun de ses désirs, des variations naïves disait-elle. Qu’aurait-il pu revendiquer ? De quelle légitimité se recommander pour prétendre un peu se laver de la misère ?

    Alors que lui seul était cette durée, que lui seul avait la responsabilité de sublimer ce tragique privilège, que lui seul avait tout créé, là, sur sa paille mal tressée au milieu du vide. Indéniable divinité au destin n’hésitant qu’entre les condamnations à la platitude et à la consomption. Oh l’immobilité ! Comment embrasser autrement le spectre infernal des sommations majeures ? Sans doute était-ce là sa méditation.  

    Devant cette table branlante traversant la grisaille informe, sa posture fixait la seule attitude humaine à laquelle il avait pu conclure sans trop de honte. Car c’était elle qui imprégnait chacun de ses choix : la honte. De ne pas être à la hauteur, de ne pas se montrer digne d’une vie merveilleuse, de passer des jours creux alors que l’on meurt. La honte de n’être rien tout en étant tout.

     

    Ou bien est-ce moi ? Tout cela, est-ce moi ?

    Lui, qui est-il ? Qu’est-il ? Je ne le connais pas. Non je ne le connais pas puisqu’il est lui et que je ne peux qu’être moi. Alors avachi, ne l’est-il pas autrement que je ne le suis ? Le serais-je ? Le suis-je ? Mes yeux tentent de balayer la pièce mais, comme si leur nerf était trop court, je ne parviens pas à  regarder, observer. Je ne vois que cet homme immobile, silencieux et triste, tellement triste. D’une tristesse qui n’est pas la mienne mais dont je voudrais le soulager. Tout tend à ce but unique et…

    J’ai le droit d’y parvenir. Ici seulement. Unique et dernière chance. Ici seulement, sa peine sera mienne et ainsi n’existera plus, plus jamais.

    Sa peau fragile est belle de la lutte qu’il mène et cette main qu’il fixe, brune, large et rêche, cette main m’émeut comme aucun paysage, aucun pays, aucun peuple ne m’émouvra jamais. Je lui prends sa peine parce qu’elle n’est pas la mienne. Au contraire, j’aime ce qui l’attriste au point de croire que moi, ça ne me touchera pas, que moi je digérerai son mal. Je serai son organe de laideur et lui ne sera plus que brillance. Le monde enfin, mourra. J’assumerai la chair douloureuse pour qu’à mes yeux n’existent plus que les rêves.

     

    Je sens l’exaltation. La pièce s’évanouit. Je trébuche. Où est-il ? Est-il parti ? Ils le sont tous ! Ils le seront tous ! Plus de rire, plus de confiance ni d’amour. La solitude drapée comme jamais. Le stylite a compris, lui qui a choisi l’isolement pour ne pas avoir à connaître la solitude. Moi j’ai aimé. Ô combien ai-je aimé ! Et ainsi ai-je choisi de vivre. En aimant, n’étant peut-être capable que de ça. Mais tous s’enfuient, s’évaporent dans des souffles moqueurs et ne reste que la brume mélancolique de celui que la grande santé ignore.

    Pourtant je résiste et me révolte. Là réside l’arme de ceux qui ne savent pas vaincre. Je me révolte sans que cela ne fasse rien. Pas un brin d’herbe ne pâtira de mon sursaut. Il est absolument vain. De cette vanité qui bouleverse l’univers.

    Mon seul regard justifie mes jours, me dis-je. Qui portera le même ? L’orgueil est convoqué. Sans lui, rien n’est possible.

    Mais il ne se présente pas. Il est mort lorsque j’étais encore enfant. Il n’a jamais vécu. Alors ersatz et reproductions éhontées, cultivés dans l’artifice, claudiquent et font illusion.

    Je crois pouvoir croire que je vaux la peine, que le flux qui m’anime n’est pas vain, que je peux lui insuffler une nouveauté sublime. Tout est là, viser le sublime ou ne plus bouger. Surtout ne plus bouger si l’on ne peut rien. Et peut-être mourir.

     

    La brume s’estompe. Quelque trait lumineux sourit. A nouveau un extérieur. Une main. La sienne ?

    Non.

    La mienne.

    Déjà vieille de son âge pourtant. Déjà pleine de cette vie qui n’a jamais rien attendu pour commencer. Le signal avait été donné avant le chaos originel. Avant la matière. Avant l’espace déjà indigne de l’indéterminé global.

    Quai de veines saillantes, vibrant de spasmes effrayants, témoignant plus fort qu’on ne le leur demande de la réalité des objets, des hommes et des cieux. Altérité radicale de ce qui nous appartient, de ce qui nous fait. Comment cette main qui m’est, que je suis, peut à ce point me signifier mon absence ? Comment au même instant, les stries qui la parcourent m’accablent-elles pour ma trop longue  présence ?

    Et les tendons bougent, légèrement suivis des doigts. Elle est ridicule cette main. Elle n’est ni tavelée, ni large ni rêche. Ridiculement tragique, car la répétition inépuisable de chacun de ses gestes côtoie le désespoir que cette haïssable monotonie ne cesse. C’est la main de l’homme et le sang qui la parcourt, selon l’incompréhensible perfection fonctionnelle du système.

    Devant moi la table.

    Autour de moi les murs.

    Moi devenu la grisaille.

    Au moins suis-je sûr à présent que ce ressenti est le mien. À plus personne je ne l’emprunte. Ou si c’est le cas, ils m’ont quitté ceux qui auraient pu le revendiquer. Ils m’ont laissé là, tout seul dans cette pièce froide, face à ma main fatiguée de n’avoir rien su faire.

    Voilà, le temps m’a ceint le front, imprégné de sa réalité. C’est donc à moi de mourir. Tant mieux. Je suis courbé, voûté sur ma chaise de paille usée et ces ongles jaunis, achevant la ligne d’une épaule douloureuse, je vois bien comment ils tentent de me faire avouer. Je veux bien. Qu’importe ?

    Oui tu n’as servi à rien petite main. Tu n’as rien écrit, rien qui eût vaincu le temps. Mon œuvre ne passa pas par toi. Elle ne fut que ma folie.

    Peut-être est-ce déjà grand ?

    Oui, peut-être !

    Mais ma folie fut bien sage, alors non.

    J’ai gardé l’acide pour mes courageuses cellules. Ma main, n’est-elle pas rongée de l’intérieur ? Puis-je encore déplier mes doigts sans que mes cartilages ne me fassent souffrir ? Le puis-je ? Bien sûr que non. Enfin, si tout cela s’achève, quelle importance ? Les peines que je voulais prendre, je les ai finalement prises. Sans soulager personne bien sûr, mais je les ai prises. Aujourd’hui, je serais presque innocent.

    Ce serait donc là le cadeau de la fin ? L’innocence ? Les contempteurs de la vie, à travers les siècles, ont tenu ce discours : « la mort en délivrance ». Mais moi ! Moi je n’ai jamais voulu cela. J’aimais lire celui qui chantait. Je voulais arpenter son chemin. Je l’admirais tant ce marcheur aux pieds légers. Seulement voilà, ses sentiers ne m’étaient pas destinés. Voilà pourquoi je n’ai rien réussi. Mais aujourd’hui, tout finit et je ne suis plus coupable.

    Vraiment ? Pourtant, observe.

    Je sais.

    LUI, toi revenu, béni du sang et du sein, il est là.

    D’un regard je pourrais le sauver du même chemin qui écorcha mes pieds jusqu’aux os. Je sais que d’une joie, forcée peut-être, je pourrais lui faire croire que la vie est heureuse. Il me suivrait sur ce chemin, me dépasserait en riant, irait là où je ne suis jamais parvenu ne serait-ce qu’à porter mon regard. Il serait cet homme conversant avec les ondines, cette âme légère du poids de ses fibres conquises, ce poète !

    Mais la mélasse est trop noire et lever les yeux n’est pas moins impossible que délivrer ces jambes des sables lourds. Alors je ne fais rien. Je ne le regarde pas. Son visage m’obsède mais rester innocent n’a pas de prix. Oublier qu’il est là et qu’il attend un signe. Je ne peux pas lui montrer un autre visage que le mien et cette vision, comme je la connais ! Je ne veux pas qu’il l’ait.

    Je disparaîtrai sans l’avoir regardé, sans lui avoir confié qu’à se battre on ne gagne rien, que le temps n’est pas sagesse du passage mais monotonie sénile, et mon fils, à ton tour, tu contempleras ma main devenue tienne.

  • Le Prix

    Son fils s’apprêtait à sonner à la porte mais, guettant son arrivée par la fenêtre, Claude le vit hésiter puis reculer jusqu’au milieu de la rue déserte, yeux au ciel, les deux mains en visière. Tentait-il de distinguer son ombre derrière la vitre de la bibliothèque ? Ou bien s’abreuvait-il avidement de cette façade baroque qui avait abrité son enfance ? Il l’observa se frotter le visage, ramener ses cheveux en arrière et une seconde plus tard, entendit le tintement lent de la sonnette.

    Il y avait peu de chances que quelque chose d’agréable ressortît de cette visite, mais de ne l’avoir vu pendant… combien de mois il ne le savait même plus, lui tapissait néanmoins le cœur comme d’un espoir. Il aurait pu aller à sa rencontre mais il n’avait jamais été enclin à faire le premier pas. Il choisit donc non sans réticence, de s’asseoir au bureau.

    Lorsque Samuel déboucha du couloir, il hésita malgré lui à franchir le seuil. Presque immédiatement mais gauchement, il parvint à s’y contraindre. L’homme enrageait de trébucher encore dans les ornières creusées par le bambin, il y avait une éternité, hier. Les picotements d’adrénaline lui rougirent les joues et lui donnèrent l’énergie d’entamer le dialogue. Une mauvaise énergie sans aucun doute : hostile, lourde, nerveuse, mais une impulsion pour articuler les premiers souffles, et c’est bien tout ce qu’il pouvait espérer à ce moment-là :

    - Bonjour Papa.

    Les premiers échanges avaient été insupportables. Ni l’un ni l’autre ne parvenait à s’extraire de la mélasse des banalités creuses, pire : aucun ne parvenait à pousser jusqu’au bout le jeu des banalités creuses. En résultait un malaise épais. Des centaines de livres recouvraient presque entièrement la pierre des murs, à certains endroits sur plusieurs rangées. Enfant, Samuel se figurait que tout ce papier exhalait en permanence un air jaune et exactement comme à cette époque lointaine, il fut soudain saisi par la peur que ce jaune ne se colle à ses poumons. Il trouvait cette pensée stupide et pourtant, tout adulte qu’il était, un froid inexistant le gagna, il sentit sa gorge se nouer lentement, son plexus était déjà pétrifié… Peu de ces interminables minutes suffirent à ce qu’il n’y tienne plus :

    - Comment fais-tu pour vivre dans ce cloaque ?

    Son fils ne s’était jamais autorisé ce ton de mépris. Il se voulait détaché mais tout en lui, de la pâleur de son visage à son échine courbée, témoignait au contraire d’un investissement démesuré de chaque mot, par chaque nerf.

    - Tu sors au moins, de temps en temps ? Je sais pas moi, ouvre les fenêtres, ce sera un bon début.

    Il était heureux qu’enfin, il parvienne à lui dire quelque chose. Si la colère était nécessaire à ce qu’il délaisse ses postures stériles, soit : autant la lui laisser déverser. Il n’avait de toute façon rien à lui opposer, rien même à lui proposer. Il se leva et lui tournant le dos, alla jusqu’à la fenêtre.

    - Regarde-toi, tu fuis jusqu’au regard de ton fils ! Tu te rappelles de qui tu étais ? Tu as fait de si grandes choses…

    Nous y voilà, se dit Claude, les yeux obstinément rivés sur la rue déserte. Serrant un peu plus les poings, il souffla de sa voix de basse :

    - Dis-moi ce que j’ai fait Sam.

    - Tu voudrais me faire croire que tu ne te souviens pas ?

    - Je voudrais que tu me dises de quoi toi, tu te souviens.

    - Mais de tout ! de tout...

    Sa voix perdait de son assurance mais, comme pour en compenser l’inflexion, Samuel s’était redressé sur sa chaise.

    - Je me rappelle de cette fois où tu avais reçu un prix pour ce livre… oh, voilà que moi aussi, j’oublie les choses, quel titre avais-tu trouvé déjà ? C’était brillant, et drôle. Enfin, il y avait beaucoup de monde pour t’applaudir et moi, je te regardais sur l’estrade prononcer tes remerciements.

    - J'étais sur l'estrade ? Vraiment ?

    La voix de Claude avait tremblé mais lui, ne bougeait pas. La rue s’était un peu animée, il l’observait. La sonnette retentit comme il y avait déjà presque une heure, une heure passée avec son fils.

    - Bien sûr, où aurais-tu pu être ? Moi, j’étais dans la salle et je te regardais sur la scène. Je m’en souviens bien. Les lumières étaient très jaunes, je m’en souviens bien. Où vas-tu ?

    - Je reviens.

    En ouvrant aux deux infirmiers,  Claude les pria d'emmener son fils aussi calmement que possible, mais ses précautions se révélèrent inutiles. Dans le bureau, apathique, Samuel se berçait, répétant les yeux dans le vague qu’il se souvenait bien de ce jour où son père avait reçu un prix.

    Une fois seul, Claude reprit son travail : dépoussiérer le bureau, en faire rutiler chaque once de bois, comme il l’avait fait presque quotidiennement depuis ving-huit ans. Monsieur Jean viendrait bientôt s'y asseoir pour achever l'écriture de son treizième roman. Il avait toujours été un bon employeur, honnête et généreux, Claude n'avait jamais eu à se plaindre. Parmi les effluves de cire néanmoins, le coeur serré à en avoir mal, une larme lui vint. Il le revoyait ce jour qu'évoquait Samuel. Oui, ils avaient bien été autorisés à assister à la cérémonie, dans la grande salle du rez-de-chaussée. Il avait même été fier d'offrir ce spectacle à son fils, bêtement fier, lui qui n'était que l'homme à tout faire du grand écrivain. Comment aurait-il pu songer que Sam trébucherait dans la béance de l'envie ? Le prix, ce n'était certes pas lui qui aurait pu le recevoir, et pourtant depuis, il ne cessait de le payer.

     

     

  • Dilemme

    Je suis pieds joints dans un buisson de ronces. Si je ne bouge pas, la chair ne se déchire pas, elle pourrit. Aucun rayon de soleil, aucune brise, aucune pluie printanière : pourrir comme un cadavre d'araignée dans une cave. Alors il faut bouger : mais me restera-t-il du sang, une fois extirpé des épines moqueuses ?

  • L'autre me veut du mal

    Mon corps est mon ennemi. Non qu'il empêche l'élévation de mon âme, à l'instar de la déploration socratique, c'est plus simple que cela : il veut me tuer.

  • Faiblesse artiste

    L'écrivain "jouit d'une irrésistible petite santé qui vient de ce qu'il a vu et entendu des choses trop grandes pour lui, trop fortes pour lui, irrespirables,  dont le passage l'épuise, en lui donnant pourtant des devenirs qu'une grosse santé dominante rendrait impossible." Deleuze, "La littérature et la vie" in Critique et Clinique, p14

  • S'extirper

    Les pleurs sont le repos du corps.

    Il se tend, m'échappe, me brusque, se contracte, s'évapore, chute, me heurte, me menace, me terrifie et tout à coup : ce traître m'offre son eau et ma joue la première, puis moi tout entier, s'ouvre à l'air.

    Je respire grâce à ses pleurs et c'est tellement bon d'enfin respirer, comme si on allait vivre encore, que je pleure davantage.

    Je suis épuisé.

  • Correction du politiquement incorrect

    "S'ilne suffit pas d'être bien-pensant pour bien penser, il ne suffit pas non plus d'être mal-pensant pour être original. ce n'est pas parce que le Bien est un mal que le Mal est un bien." Raphaël Enthoven, Philomag n°62

  • Pression populaire

    "Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même concevoir l’idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose, et les fait pénétrer dans les âmes, par une sorte de pression immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun. » Tocqueville, De La Démocratie en Amérique.

  • Cesare Pavese

    Poème retrouvé sur la table de chevet de Cesare Pavese (9 septembre 1908 – 26 août 1950) après son suicide.

     

    La mort viendra et elle aura tes yeux -
    cette mort qui est notre compagne
    du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
    sourde, comme un vieux remords
    ou un vice absurde. Tes yeux
    seront une vaine parole,
    un cri réprimé, un silence.
    Ainsi les vois-tu le matin
    quand sur toi seule tu te penches
    au miroir. O chère espérance,
    ce jour-là nous saurons nous aussi
    que tu es la vie et que tu es le néant.

    La mort a pour tous un regard.
    La mort viendra et elle aura tes yeux.
    Ce sera comme cesser un vice,
    comme voir resurgir
    au miroir un visage défunt,
    comme écouter des lèvres closes.
    Nous descendrons dans le gouffre muets.

  • Merveilleux adulte

    La méditation est peut-être cet instant, éphémère mais promettant la possibilité de son retour, où la monotonie courbe l'échine devant la poursuite encore possible d'un autre lieu, d'une utopie. L'intimité de la conscience serait le merveilleux de l'âge adulte, pour qui la nourrit.

  • Narcissisme

    Narcisse s'est joué de moi : il m'a fait aimé le miroir et haïr le reflet.

    FV

  • Sur moi

    "Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. " Les Frères Karamazov, Dostoïevski

  • Lutte contre le déclin

    "Tout a toujours très mal marché"

    Jacques Bainville, académicien français début XXe.

  • Absurde et étrangeté

    « L’absurde naît d’une déception, d’un décalage entre le silence du monde et le désarroi d’un homme qui n’a pas encore renoncé à en être le centre ; l’étrangeté, à l’inverse, naît d’une attention renouvelée par l’oubli de soi et le sentiment paradoxal de se mêler au monde inhumain qui nous concerne sans nous regarder. »

    Raphaël Enthoven, Philosophie magazine, septembre 2009

  • A quoi bon?

    "Le suicide est un échec inadmissible. Or nous devons réussir." Le journal en miettes. Ionesco

  • Refuge

    " Si je me cache, si je fuis les gens, ce n'est pas pour vivre en paix, c'est pour m'anéantir en paix." Le journal de Kafka. 28 juillet 1914

  • Espérance de glaire

    Parfois les valeurs que l'on conspue sont celles à la hauteur desquelles on ne parvient pas à se hisser.

    Autrement dit, on crache d'autant mieux sur nos espérances.

  • Caractères

    Traits de caractères du début XXIè :
    PERMISSIVITE
    PSYCHOLOGISME
    HEDONISME.

  • Signalisation

    On peut tout justifier par le bon sens... il est giratoire.

  • Générosité

    La générosité consisterait à n'offrir que ce que le débiteur ne se sentirait pas contraint de rendre.

  • Choix

    Choisir étant renoncer, je préfère renoncer à choisir.